Entretien avec Véronique Jeantet – Partie II

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Choker Queen Puabi – Photo Yasmine Bennis – Modèle Louise Ebel.

Au cours de la première partie de son interview pour le blog Les instantanés de Kloé (à lire ici), Véronique Jeantet, créatrice de talent aux bijoux impressionnants de féminité, évoquait l’origine et les méthodes de conception de ses fascinantes parures, réalisées avec autant de minutie que de passion.
Dans ce dernier acte, nous abordons en sa compagnie les différentes formes que revêt son travail collaboratif avec les nombreux artistes auxquels son nom et ses bijoux se sont vus associés.

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Choker Daya, sautoir Baoulé – Véronique Jeantet.

Les instantanés de Kloé : Vos bijoux dégagent quelque chose de fort et semblent tous posséder une personnalité propre, une âme. Avez-vous déjà réalisé des commandes particulières ou personnalisées ?

Véronique Jeantet : Chaque bijou est une forme d’expression. Il est le fruit d’un dialogue interne. C’est la raison pour laquelle je n’accepte pas les demandes particulières car elles me laissent de marbre. C’est une contrainte que je ne veux pas imposer au bijou. Leur création est un acte égoïste. C’est à moi que je fais plaisir avant tout. Je fonctionne de façon assez fermée, autarcique et autiste. Je peux uniquement faire plaisir à une amie si elle fait partie de mon cercle intime.

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Collier pendule et boucles d’oreille Hopi – Photo Kloé W.
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Boucles d’oreille Ishtar Bo5 – Photo Kloé W.

Et concernant vos projets artistiques avec d’autres créateurs ?

Il y en a eu un avec ROD, un ami artiste plasticien. Dans un autel religieux du 18ème siècle qu’il a acquis, il a construit une incroyable Pietà revisitée de plus de 4 m de haut, un truc ahurissant. Il a voulu l’habiller, la rendre très ostentatoire et il a fait appel à moi pour l’agrémenter d’une couronne. J’étais très investie car je le trouve très intéressant d’un point de vue intellectuel. Bien que sous sa direction, il a été très souple et m’a donné carte blanche.
J’ai dû me rendre à Marseille pour travailler dans le même lieu que lui. C’était assez difficile pour moi. En même temps, c’était tout à fait logique et légitime d’être sur place car je devais prendre conscience de la dimension de l’œuvre qui était énormissime, des matières et m’adapter au fur et à mesure, car les choses ne se passent jamais comme on se l’imagine.
Mais ce n’est pas le genre de fonctionnement dans lequel je m’épanouis. La création est un moment intime. Quand je produis quelque chose, le fait d’être dérangée me déconnecte de ce que je fais, de cet état second qui permet la création.

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Ora pro nobis – Artiste ROD – Couronne et bijoux Véronique Jeantet.

Vous prêtez vos bijoux à différents photographes pour leurs clichés. Comment ces collaborations sont-elles nées ?
J’ai découvert le travail d’Eric Keller sur facebook. Ça a été un terrible coup de cœur. Si grand que je l’ai contacté. On a commencé à échanger un peu. Et un jour, je lui ai glissé de façon assez timide que s’il avait envie de bijoux je serais ravie de lui prêter les miens. J’étais autant impressionnée par son travail photographique que celui qu’il pouvait faire sur les coiffes, les parures, etc. C’est l’un des artistes les plus fascinants que j’ai rencontrés jusqu’à présent.
Ensuite, j’ai vu le travail de Solène Ballesta avec Lizzie Saint Septembre sur une très belle série qui s’appelle Evanidis. Je me suis rapprochée d’elle et je lui ai dit de façon très légère qu’elle faisait un très beau travail et que je serais heureuse si elle désirait un jour qu’on collabore.

Mais, c’est très rarement arrivé cette démarche vers les artistes. En général, ce sont plutôt eux qui me contactent. Et la première personne qui a vraiment voulu travailler avec moi et mes pièces, c’est Paul von Borax. Un jour, il est arrivé sur ma page facebook. Il a « liké » partout puis m’a laissé un message me disant : « Je veux tout ! ». Je voyais très bien qui il était. J’étais flattée.
À partir du moment où les photos de ses séries Le château du lac et surtout Barok Bordello, qui est une pure merveille, sont sorties, j’ai été contactée de partout pour savoir si je prêtais mes bijoux. Paul m’a rendu un service incroyable.

Toutefois, c’est véritablement la rencontre d’avec Martial Lenoir qui a donné à mes bijoux la reconnaissance qu’ils ont acquise aujourd’hui. Rencontre humaine, car Martial m’a beaucoup soutenue à une époque où je faisais mes tous premiers pas dans le milieu de la photographie. Rencontre artistique, car il a magnifié mes pièces au travers de son regard élégant et de son univers photographique des plus somptueux… C’est dans le cadre de sa superbe série Les reflets du désordre qu’il a généreusement invité mes bijoux, et ce durant toute une année. Les menant d’ailleurs jusqu’à l’exposition à deux reprises : Regarde-moi à la galerie Schwab Beaubourg en mai 2014, ainsi qu’au Cabinet des curieux, à l’occasion du lancement de son livre en février 2015. Il me donna ainsi l’occasion, avec le concours de Thierry Ruby, d’y exposer pour la première fois certains de mes chokers.

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Choker Daya, sautoir et indiennes Inuit – Photo Martial Lenoir – Modèle Virginie Chovo.
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Choker et boucles d’oreille Ishtar – Le château du lac – Photo Paul von Borax – Modèles Rachel Ochocola & Klara Blanc.
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Manchette Baoulé – Photo Éric Keller – Modèle Mag.
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Manchette Baoulé – Véronique Jeantet.

Comment se passent ces collaborations ? Vous y mettez des conditions ? Vous demandez une caution ? 

Non. Je ne travaille qu’avec des gens dont l’univers m’enthousiasme. Ce n’est qu’une question de plaisir et de relationnel. Je ne réfléchis pas à la portée que cela peut avoir puisque j’ai travaillé avec beaucoup de jeunes photographes qui à un moment étaient à peine visibles sur les réseaux sociaux. Je suis obligée de travailler avec une certaine confiance. Je ne prête pas les bijoux, je les accompagne. Ce qui a heurté pas mal de personnes au départ. Mais maintenant les gens sont habitués, et c’est la meilleure façon de s’assurer que les bijoux sont bien traités. Je propose cependant de les modifier à volonté, dans la mesure du possible, pour m’adapter au plus près de la morphologie du modèle qui le porte.

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Choker et sautoir Inuit – Barok Bordello – Photo Paul von Borax – Modèle Charline Muse.

Veronique-Jeantet-19 Les-reflets-du-désordre-Martial-Lenoir-2Choker, sautoir et indienne Inuit – Les reflets du désordre – Photo Martial Lenoir – Modèle Elise Andrea.

Travailler avec des photographes était une chose dont vous rêviez ?
C’était un petit fantasme personnel. J’ai toujours aimé ce qui relevait de l’art. Mes parents n’avaient pas les moyens, mais s’ils les avaient eu, j’aurais aimé pouvoir collectionner des œuvres d’art. Et là, je me retrouve dans un milieu qui me fascine complètement. Je savais que celui de la mode était complètement bouché, alors je n’ai jamais cherché à aller au devant des photographes de mode. Pour la plupart, ce sont des gens qui me stressent. Ce milieu m’est anxiogène. Les gens sont souvent imbus d’eux-mêmes. C’est extrêmement froid, et je n’ai rien qui m’aide. Je ne sors pas de grandes écoles, je n’ai pas fait celle de bijouterie du Louvre ni d’histoire de l’art. Je suis donc systématiquement décrédibilisée, et ça a été une chance pour moi de faire des photos avec des artistes car toute ma crédibilité est remontée.
Il y a autre chose qui est fascinant lorsqu’on apporte les pièces, c’est de se dire qu’on entre dans l’univers de l’autre. Je ne suis jamais intervenue dans le processus créatif d’une personne. J’accepte ou pas. Si cela ne me plait pas, c’est fini.

Vous semblez vous plaire au contact d’artistes aux univers différents.
Je m’amuse comme une folle. À partir du moment où l’on aime le travail d’un artiste, on peut totalement se laisser porter par son univers, par sa création. C’est une chance incroyable.
S’il est une rencontre importante que j’ai faite dans le milieu de la photographie, c’est celle d’avec la jeune et très talentueuse artiste Leaulevlesara, avec laquelle mes bijoux travaillent de façon récurrente, notamment dans le cadre de sa très belle série Le syndrome de la méduse, et ce depuis le tout début de l’année 2014. Son univers féminin, très poétique mais également assez étrange, questionnant et parfois même ambiguë si ce n’est assez sombre, m’a immédiatement touchée, faisant écho à mes propres questionnements. Mais ce fut également une très belle rencontre humaine, basée sur l’échange, la générosité et la confiance. Ses photos figurent parmi celles qui m’ont le plus marquée…

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Choker et boucles d’oreille Séléné – Le Syndrome de la Méduse – Photo Leaulevlesara – Modèle Sirithil.
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Choker Kali – Haiku – Photo Leaulevlesara – Modèle Charlie Arsan.

Des photographes vous ont-il déjà demandé de concevoir des bijoux spécialement pour eux ?
Aucun ne m’a jamais demandé de pièces hors collection, car je pense que ce n’est pas dans l’ordre des choses. Un photographe construit un univers donc il va s’appuyer sur quelque chose qui existe déjà. C’est un autre mode de fonctionnement. En revanche, ça m’est arrivé d’être tellement emballée par une idée que je vais largement au-delà de ce qui était attendu, et j’en viens à créer des choses spécifiques, comme pour la parure rouge (ci-dessous).

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Parure Queen Puabi – Véronique Jeantet.

Y a-t-il d’autres types de collaboration ? Avez-vous déjà accompagné des pièces sur des défilés par exemple ?

On me l’a demandé à deux reprises en très peu de mois. La première, j’ai refusé parce qu’il fallait que les bijoux partent à Monaco. Ça ne me plaisait pas du tout car c’était sans ma présence, et je ne pouvais pas me déplacer là-bas. J’ai prévu de créer des bijoux que je louerai. Ce sera des reproductions de chokers tissés mais pas les grands chokers.

Et puis une seconde fois pour Paris. Mais le milieu de la mode ne me parle pas forcément, alors souvent je préfère décliner.

Cet après-midi encore, je regardais des photos de vos bijoux, notamment ceux portés par Louise Ebel (alias Pandora) sur les superbes clichés de Yasmine Bennis. Et ça m’a frappée de voir à quel point Louise les mettait en valeur tandis qu’eux en retour lui insufflaient un charisme saisissant.

C’est aussi la fonction du bijou. Ce n’est pas un objet qu’on va poser sur une femme et qui va s’effacer. Pour que le bijou vive il faut que la personne qui le porte se l’approprie. C’est une fusion.
Le bijou a de nombreuses fonctions. Il peut marquer un statut social, une étape de la vie. C’est un repère. À de multiples époques, les femmes et les hommes étaient beaucoup plus parés que ça n’est le cas de nos jours. Et on remarque la difficulté qu’ont les femmes d’aujourd’hui à porter et s’approprier un bijou.
Souvent, on ne voit sur elles qu’un petit cœur ou un trèfle Swarovski. Des classiques montés sur une chaîne fine et on a l’impression d’avoir atteint le summum. Indépendamment de la joaillerie, qui va très vite aller vers des choses imposantes, on aperçoit très peu de femmes porter de grosses pièces, et davantage encore de jeunes femmes vierges de tout bijou.
C’est là qu’on prend conscience de cette difficulté que représente le fait d’en porter. Il faut vraiment s’assumer en tant que femme. C’est un peu ce qui se passe lors de cette alchimie dont vous parliez. Je pense que les modèles ont une partie d’elles profondément féminine. Le fait de poser devant un objectif peut être également un phénomène extrêmement complexe, mais je crois qu’elles sont suffisamment connectées avec cette part de féminité qu’elles possèdent pour absorber le bijou, car c’est exactement ce qui se passe. Ce n’est pas le bijou qui absorbe la personne, c’est l’inverse.

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Bijou de tête Queen Puabi – Photo Yasmine Bennis – Modèle Louise Ebel.

Vous faites principalement des bijoux pour femme, mais en avez-vous déjà conçus pour homme ?

Depuis quelques temps, il y a plusieurs hommes qui m’en ont effectivement fait la demande. Mais c’est très compliqué car j’ai un rapport intime avec le bijou pour femme. C’est comme une projection de moi-même, un prolongement de ma personne. Il a un sens dans cette vision-là. Donc travailler le bijou pour homme c’est presque incongru pour moi. C’est quelque chose d’étranger, ça me dépasse. Je ne trouve pas de moyen de m’y projeter.
En fait, si je devais tout de même en faire, je créerais quelque chose d’assez tribal qui ne toucherait sans doute pas beaucoup d’hommes. Après, je sais que certains en porteraient, mais ça resterait compliqué pour moi d’en concevoir. Ensuite, il est possible que si j’étais amenée à en faire un pour un ami ça pourrait fonctionner. Ce bijou serait alors la représentation de la relation que j’ai avec lui.

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Choker Navajo – Véronique Jeantet.

Excepté la confection de bijoux, avez-vous d’autres activités artistiques ? 

Pas actuellement. Mais je pense développer des choses autour de la perle, autour de l’objet de décoration, passementerie, abat-jour… Développer toutes les techniques, aussi bien du crochet, de l’aiguille au micro-macramé. Introduire le métal, le cuir autant autour du bijou que de l’objet de décoration, car il fait aussi partie intégrante de mon univers.

Propos recueillis par Kloé & Sébastien

[Première partie de l’entretien accessible ici.]


Pour tous ceux qui souhaiteraient voir de leurs yeux les merveilleuses créations de Véronique Jeantet et ainsi découvrir son fantastique travail, sachez qu’elle exposera à partir du 18 mai une partie de ses bijoux au salon de tatouage Anomaly, 20 rue Beaubourg (Paris – 4ème), tout proche du Centre Georges Pompidou, et l’entrée y sera gratuite ! [Salon de tatouage que Kloé ne peut que vous recommander, puisque c’est dans ce dernier qu’elle s’est faite tatouer.] 🙂

Un grand merci à Véronique Jeantet pour son accueil, sa gentillesse et sa disponibilité face à nos questions lors de cette toute première interview pour le blog.

Merci également aux photographes, artistes et modèles qui nous ont gentiment autorisés à utiliser leurs clichés pour illustrer cet entretien.

Site Internet de Vérorique Jeantet : www.bijoux-veronique-jeantet.com

Photos © : Tous droits réservés.

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