Entretien avec Véronique Jeantet – Partie I

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Collier Queen Puabi – Véronique Jeantet – Modèle : Charline Muse.

Créatrice de somptueux bijoux aux formes ethniques, qui se mêlent à la perfection aux courbes du corps féminin au point de sembler fusionner avec celles qui les portent, la talentueuse Véronique Jeantet nous a fait l’honneur de nous accueillir dans son appartement parisien qui lui sert également d’atelier. L’occasion de nous en révéler davantage sur l’origine de son travail et ses méthodes de confection dans cette première partie de la longue interview exclusive qu’elle nous a accordé (une grande première pour elle, comme pour Les instantanés de Kloé) et que nous avons choisi de diviser en deux actes pour plus de clarté (seconde partie à lire ici).

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Choker Ishtar – Véronique Jeantet.

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Choker Queen Puabi (à gauche) – Collier Inuit (à droite) – Véronique Jeantet.

Les instantanés de Kloé : Comment vous est venue l’idée de confectionner des bijoux ? 

Véronique Jeantet : J’ai toujours eu un goût prononcé pour tout ce qui relève de la création, et toujours travaillé de mes mains. Petite, je pratiquais le pastel doux. Après la fac de langue, j’ai trouvé un poste d’assistante dans une société japonaise pour une créatrice qui vendait à la fois des bijoux fantaisie haut de gamme venus du monde entier et ses propres créations dans une chaîne de magasins au Japon. Lorsqu’elle retournait là-bas, elle emportait beaucoup d’échantillons, et pour passer la douane il fallait tout répertorier. Comme je n’avais pas les noms des créateurs, j’envoyais aux ateliers japonais les dessins des bijoux que je reproduisais pour qu’ils me transmettent les références. Puis un certain nombre d’évènements ont fait que j’ai passé des moments très difficiles et le stress s’est traduit par la création. J’ai directement commencé par faire des chokers. Il n’y a pas eu d’étape intermédiaire. Ce sont mes premières pièces. Ça a été viscéral. C’est sorti comme ça.

Pourquoi des chokers ?

Après réflexion, j’ai commencé à m’interroger sur le terme même de « choker » [« étrangleur » en français] et me suis rendue compte que c’était la traduction de mes angoisses mais avec aussi une notion d’embellissement. Ce sont pour moi des bijoux qui revêtent la fonction presque d’armure, de protection puisqu’ils ont quand même tendance à recouvrir une partie du corps, à l’enserrer. Il y a une forte dualité dans la façon dont j’appréhende cette création-là. C’est vraiment récurrent. Plus j’avance et travaille sur des chokers, plus ils vont s’étendre et se déployer sur d’autres parties du corps. Comme par exemple celui (photo ci-dessous) que j’ai créé pour l’exposition de Martial Lenoir au Cabinet des Curieux et qui n’est encore qu’un commencement. Il va se développer sur les épaules et dans le dos aussi.

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Choker Kali – Véronique Jeantet.

Quelles influences culturelles impactent le plus votre travail ?

J’ai été nourrie par une culture gothique et très ethnique dans lesquelles on retrouve des colliers qui enserrent le cou. D’ailleurs pas seulement des colliers féminins, c’était aussi des parures masculines. Mon père a vécu un certain nombre d’années à Biskra en Algérie. Même s’il n’en parlait pas souvent, ça m’a marquée.
J’ai un goût particulier porté sur la culture étrangère, mais je peux être autant en extase devant un tissage de perles qui vient de l’Est. J’aime les civilisations antiques. Chaque période m’apportent quelque chose. La seule que je n’aime pas est l’Art déco, trop rigide pour moi. En revanche, l’Art nouveau est son opposé. Il faut de l’organique, il faut que ce soit vivant, des couleurs. Même si la courbe est organisée ou répétitive, c’est toujours vivant.
Tout ce qui relève de l’ornement me fascine. J’aime vraiment l’objet ornemental parce que c’est beau. Et ça soulage de beaucoup de choses de voir quelque chose de beau autour de soi.

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Bureau et espace de travail que Véronique Jeantet dédie à la confection de ses bijoux.

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Combien de temps en moyenne vous demande l’une de vos créations ?

Pour vous faire une idée, un carré de tissage de perles de 7 x 7 cm c’est minimum 2h de tissage. Un seul fil qu’on passe dans des perles de 0,5 mm d’ouverture. C’est très éprouvant, on se crispe très vite. Sans oublier que si l’on passe et repasse de manière trop brutale le fil de nylon, il va s’effiler et faire des nœuds comme un ruban de papier cadeau. Il faut alors légèrement surélever la perle dans lequel on le passe pour qu’il y ait le moins de frottement possible, car le moindre nœud sur une longueur pareille et c’est la catastrophe. La pièce est à refaire intégralement puisque je n’emploie qu’un seul fil pour ce type de tissage.

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Travaux en cours de réalisation, notamment une manchette Ishtar.

Dessinez-vous vos bijoux avant de les concevoir ? 

D’ordinaire non, mais depuis quelques temps je suis obligée d’esquisser un croquis très rapide. Je ne suis pas une dessinatrice, j’ai déjà les bijoux en tête tout le temps, je ne fais que les retranscrire. Je peux rêver de bijoux. J’ai des bijoux qui se conçoivent sur des années mais juste dans mon esprit. J’ai une relation toute particulière avec la pièce, elle m’habite, c’est une partie de moi. Mais par moment, je suis obligée de dessiner quelques traits sur le papier pour pouvoir l’expliquer aux autres. Et puis pour avoir un support visuel et ne pas partir dans tous les sens. Mes dessins sont plus que rudimentaires, ils sont limite scolaires. Je garde des idées sur des carnets, mais la pièce est déjà prête dans ma tête.

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Panel de bijoux Véronique Jeantet.

Travaillez-vous dans le calme, avec de la musique, des documentaires ou autre chose ?

En général, je travaille avec la musique. C’est ce qui me porte le plus. Ou dans le silence au cours de la journée. Le soir, on commence à entendre le bruit des voisins, donc je crée une espèce de bulle sonore pour m’isoler. Suivant le rythme de la musique, suivant ce que je fais, ça s’adapte au travail ou à la dynamique. C’est souvent très porteur la musique. Elle peut nous conditionner et nous permettre d’amorcer le processus créatif.

Avez-vous un style de musique de prédilection ?

Si je fais quelque chose d’assez complexe, j’écoute de la musique classique ou des sons assez doux, comme Agnès Obel, beaucoup de piano, quelque chose comme Dead Can Dance, qui prête plus à la réflexion, parfois à la méditation.
Et quand je suis dans une tache répétitive où il faut avancer, je vais écouter des choses très rythmées, assez sombres en général. J’ai univers très coloré au niveau de mes bijoux, mais mon univers intime est très sombre. Dark Wave, Dark Électro ou même plus gothique et du Punk aussi. Ça évite de réfléchir à la pénibilité et à la répétition de l’acte.

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Pendants d’oreille et indiennes Véronique Jeantet.

Le travail est-il plus fastidieux sur les grosses pièces ?
Il n’est jamais pénible sur les grosses pièces. Quand on les conçoit, on hésite beaucoup. Et avant d’arriver à la fin, on fabrique un morceau par-ci par-là. On ne sait pas si on va les assembler. La répétition, on ne la sent pas du tout parce qu’il y a un questionnement permanent. On peut tout défaire jusqu’au dernier moment. En revanche, c’est surtout sur les petites pièces que le travail devient plus pénible, mais il faut bien alimenter le site et honorer les commandes.

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Collier Ishtar – Véronique Jeantet.

Faites-vous plusieurs exemplaires de vos plus imposants bijoux ?
Je ne fais jamais la même grosse pièce car cela supposerait que j’en reçois plusieurs commandes. Ce qui est surréaliste. C’est tellement imposant que peu de personnes les porteraient au quotidien. Et puis c’est un investissement…

Sur votre site Internet, il est mentionné que vous utilisez des matières naturelles. Comment les choisissez-vous ? 

Je ne choisis pas un matériau en fonction d’une pièce que je dois faire. J’ai un stock, je craque sur une matière, donc je la prends. J’ai besoin d’avoir les pièces, de la même façon que j’ai besoin de m’en imprégner. C’est comme regarder un livre avec des jolies photos : il y a un travail de maturation qui se fait. Et puis, peut être un an ou deux ans après, je vais définitivement réaliser leur place et les utiliser.

J’achète chez les grossistes. J’ai des fournisseurs repartis dans le monde entier : USA, Chine, Afrique, un lapidaire suisse qui peut me faire des séries limitées, comme l’obsidienne de 7 cm sur le choker Ishtar

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Choker Kogi – Véronique Jeantet.

Avez-vous des matières qui vous attirent mais que vous n’avez encore jamais employées ?
En fait, c’est par rapport au travail que je vois chez d’autres créateurs, comme Candice Angelini qui fait ses propres sculptures avec de la résine. Le niveau de création qu’elle a et l’univers imaginaire qui est le sien, oui, ça me donne envie. Ce sont des matières abordables dans le sens où il n’y a pas besoin d’un outillage très complexe pour les travailler. Parfois, sans être mon univers, ça m’interpelle. La seule envie que j’aurais vraiment est de travailler le métal moi-même, faire mes propres pièces, uniques et importantes.

Y a-t-il une pièce que vous rêveriez de réaliser mais que vous ne pouvez pas concevoir pour le moment ? 

Ce n’est pas une pièce en particulier. J’aimerais parer le corps entier. J’avais un projet d’armure, le mot est trop fort, mais ça représente symboliquement ce que j’avais en tête. J’ai besoin d’habiller le corps, non pas pour cacher la nudité, mais pour le protéger.

Propos recueillis par Kloé & Sébastien

[Seconde partie de l’entretien accessible ici.]


Ne manquez pas, la semaine prochaine sur le blog Les instantanés de Kloé, la suite de cette interview exclusive où nous aborderons avec Véronique Jeantet son travail sous l’angle de ses collaborations avec de multiples artistes.

 Site Internet de Vérorique Jeantet : www.bijoux-veronique-jeantet.com

Photos © : Les instantanés de Kloé – Sébastien R. – Kloé W.

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5 réflexions au sujet de « Entretien avec Véronique Jeantet – Partie I »

  1. ooooohn la première interview de mon amie talentueuse Melle Jeantet, dont je reconnais et découvre de nouvelles facettes à travers votre interview… elle n’a pas fini de me surprendre! L’atelier est beau sur vos photos, c’est vrai qu’on s’y s’en bien… Par contre Kloé, il y a (au moins) 2 fois plus de cadres accrochés aux murs, désormais! 😀

    Belle continuation à vous 3,
    Véronique, continue de nous transcender avec tes créations,
    Kloé et Sébastien, merci pour vos interviews!!

    LuLu

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