À mes parents

A-mes-parents © Kloé W.

Alain Bashung – Sur un trapèze

Cet article intimiste et personnel, je le sais, mettra mal à l’aise certains d’entre vous. Le sujet de la mort est difficile à aborder car il nous renvoie à notre propre mortalité et à notre vie éphémère.

J’ai perdu mon père le 11 décembre dernier. Ma mère, elle, nous a quittés 10 ans plus tôt. Je souhaitais leur rendre ici hommage.

Le deuil est un processus long et interminable pour ma part. Ce manque viscéral de l’amour maternel et paternel. Le repère du début de ma vie n’est plus.

Quand on perd un parent, on se sent vivant, terriblement vivant et impuissant.
Ma manière de survivre à cette épreuve terrible est de rester forte. Ne pas flancher. Quand je vais travailler, je garde ma peine de côté, elle surgira bien assez tôt. Mais pendant cette journée de 7 heures, je ne vais pas accabler mes collègues et mes clients. Les gens sont très mal à l’aise avec la mort quand ils ne sont pas concernés. Ils ne savent pas quoi dire ni faire et fuient votre peine qui les renvoient à leurs propres pertes ou peurs. C’est naturel et je ne leur en veux pas car leur attitude normale est pour moi une force. Puisant dans leur énergie de vie, ça m’aide à alléger ma peine, chancelante, mais mettant un pas devant l’autre pour avancer. Mon mantra : Sois forte, la vie doit continuer ! Il m’aide quand je sens l’abysse m’envelopper, ça me permet de ne pas craquer dans le métro ou en pleine rue. Car, oui, il m’arrive parfois d’être à terre, recroquevillée, secouée de sanglots… ou perdue dans des moments de flottement où je me sens comme une coquille vide, emplie d’une émotion purement négative, seule à l’intérieur de moi-même sans savoir combien de temps il me faudra pour trouver la sortie et retourner à la vie.

Les autres moments, beaucoup plus nombreux heureusement, me permettent de faire les choses. Plus d’attente, plus de remise à plus tard et plus de flemmardise
qui n’apporte absolument rien. La mort me renvoie à la mienne qui peut survenir
à n’importe quel moment, et il faut que les choses soient faites. 

Mes parents ont fait le choix de l’incinération et je les en remercie. C’est beaucoup moins traumatisant qu’un enterrement, mais en contrepartie le deuil se fait plus lentement. Les cendres ont été dispersées dans un endroit en pleine nature, près
de l’océan. Un lieu de notre choix où leur repos sera paisible et éternel.

La nature fait partie intégrante de mon éducation et de celle de ma famille. Mon père, allemand, a été élevé dans le respect de l’environnement, de la flore et de la faune. Il m’a appris à observer les oiseaux, les renards et autres animaux sauvages, à écouter la nature, les arbres et l’océan. Je me souviens des balades dans la campagne armés de notre filet à papillons, capturant ces jolies bestioles pour les observer sans les toucher ou leur faire de mal, et les voir s’envoler de nouveau vers le ciel bleu. Les aquariums papa’s made, remplis de têtards, pour découvrir le développement d’une grenouille. Le titillage des grillons avec une herbe folle et les sauts après les sauterelles. En bord de mer, la pêche aux couteaux. Avec du sel à marée basse, une longue promenade, le nez rivé sur les aspérités laissées sur le sable à la recherche de petits trous en forme de 8. Les couteaux envoient un jet d’eau qui les propulsent lorsqu’ils remontent à la surface. Combien de fois je m’en suis pris un en pleine figure…
Le souvenir qui me fait le plus sourire, c’est cette soirée d’été, au soleil couchant,
où ma mère, tenant son bouquet de fleurs sauvages et mon père avec son filet à papillons, attendaient l’envolée des cerfs volants ! Ces coléoptères sont fascinants avec le corps noir comme l’ébène et leur tête aux immenses mandibules en forme de bois de cerfs. Ma mère se protégeait avec son bouquet, c’était tellement drôle !

Saisir la joie et rire. Capturer et se rappeler de ces moments futiles et éphémères pour se sentir vivante et heureuse.

J’ai vécu dans un atelier, entourée de cire, de métaux, d’or et de pierres précieuses et semi-précieuses. Des doigts de mon père, orfèvre de talent et curieux de tout, naissaient des bijoux délicats en métal. Les fleurs de lilas ne fanaient plus et ornaient un bracelet. Les branches de bois devenaient poignées de portes. Le ginkgo biloba, lui, m’a fasciné avec sa forme d’éventail… Il était le fondeur des œuvres du sculpteur minéral Jean-Pierre Greuzat et des talentueux Claude et François-Xavier Lalanne.

Ma mère faisait de la poterie et du grès émaillé, de la peinture, du dessin et lisait beaucoup. Je la revois encore sur le canapé ancien avec sa tasse de thé et son roman du moment dont elle ne faisait qu’une bouchée. Le tableau impressionniste représentant la maison de leurs rêves suspendu au-dessus d’elle sur le mur de pierre, et Cannelle, notre chatte tricolore, qui squattait son buste. Elle aimait collectionner les crocodiles et les chouettes. Mon père, lui, les grenouilles et toute une palette de spécimens d’insectes et papillons. Ces animaux m’ont accompagnée toute ma vie, dans chaque pièce, comme un cabinet de curiosités. Je m’y sentais bien.

Je voulais leur dire merci. Merci pour m’avoir appris à vraiment regarder les autres, la nature et en apprécier la beauté. Pour m’avoir ouvert le champ infini de l’imagination grâce aux livres. Pour m’avoir inculqué des valeurs comme l’altruisme, la modestie et le respect. Pour m’avoir bercé dans un monde artistique qui me touche toujours autant.

Papa, Maman, vous n’êtes plus là, vous êtes dans mon cœur, vous êtes partout.

Kloé

Merci à vous d’avoir lu et partagé avec moi ces souvenirs et ainsi rendu à mes
parents un dernier hommage.

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4 réflexions au sujet de « À mes parents »

  1. Ma Kloé,

    Je n’ai pas connu tes parents mais nul doute qu’ils doivent être honorés par ton merveilleux hommage… Tu viens de les rendre immortels.
    Tes parents ressemblaient aux miens par de nombreux points communs, pas étonnant que nous soyons amies…
    Sois fiers d’eux toute ta vie car eux, aujourd’hui, comme depuis toujours, ils doivent être très fière de toi. Je t’embrasse. Juju.

  2. Je viens de voir aussi l’image de tes parents à travers ce que tu as écrit. Je me rappelle de ta mère, femme toujours calme et sage, décidant de peindre les meubles de la cuisine de votre maison avec des illustrations des fables de La Fontaine. De ton père, qui avait décidé d’être tailleur de pierre, visitant la Charente en rendant visite à ses rives pour y trouver des escargots et des scarabées. Je les aimais bien tes parents aussi, grâce à eux, j’ai eu à l’adolescence un modèle de famille ouverte et compréhensive, artiste et curieuse, qui contrastait avec le chaos de mon foyer et me donnait une sorte de refuge rassurant.

    Les gens parlent peu de la mort parce qu’ils ont peur pour eux, parce qu’ils ne savent pas ce qu’il se passe « après », parce que la tristesse leur donne l’impression qu’ils ne pourront jamais s’en relever. La faiblesse effraie nos contemporains, baignés dans des images d’hommes gagnants et forts, pensant que c’est en avançant sans cesse qu’on fuira la dépression, alors qu’en vérité, en ignorant ses émotions on lui ouvre une voie royale. Tu as raison d’écrire et d’en parler.

    Bref, je te souhaite du courage, même si je sais que tu en as, et j’espère aussi que tu trouveras un exutoire à ta peine. Je te le répète un peu lourdement : je suis là si tu veux parler, par sms, mail, Skype, twitter, téléphone, pigeon voyageur ou chouette postale.
    Bisous.

    1. Merci beaucoup Marianne. Mes parents ont toujours, dans ma mémoire, accueillis mes ami(e)s comme leurs propres enfants, leurs parlant comme à mon frêre et à moi même, essayant de nous expliquer la vie avec l’esprit ouvert. Je suis heureuse de savoir qu’ils étaient là pour toi et qu’ils t’ont aidés à grandir avec une image plus belle du monde adulte.
      Je me rappelle aussi du matin où pour se venger de la nuit animée qu’on leur a fait subir, ils nous ont réveillés façon fanfare avec le clairon, atroce, et en tapant sur une casserole avec une cuillère en bois… C’étaient des artistes mais pas au niveau musical hahaha!
      J’aime le concept de la chouette postale, ma mère aurait adopté ce mode de communication avec un large sourire et choisit une belle chouette effraie ^^ moi je t’enverrai une chouette chevechette héhéhé
      Bisous.

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